La théorie du souffle

Le choc doit être trop fort aujourd’hui… C’est ce qui expliquerait le fait que ces lignes aient été écrites. Sortir du silence est toujours une épreuve pour beaucoup d’entre nous… Voilà qui est fait.

Certes, quelques-uns ne manquent pas de souffle pour lâcher dans le vide leurs banalités les plus agaçantes, simplement pour montrer qu’ils sont là. Une belle performance, car c’est souvent ceux qui ont le plus de place pour brasser leur air, sur des plateaux, sur une estrade, à la radio ou dans les journaux… Quasiment en apnée, se dirait-on parfois.

Mais, ne serait-ce qu’une question de souffle ? Peut-être bien… Asphyxié sous les bombes, sous les gravats de sa maison, sous une tonne de poussière, il est vrai que s’époumoner, crier à l’aide, est une tâche difficile. Le souffle… Certains n’en ont même plus, ils ne le retrouveront jamais, une balle dans la tête ou la tête dans le sable, dans les rues de la ville qui les a vus naître ou sur une plage anonyme… À mille lieues sous les mers, dans un bunker… Un aller simple, pour quitter l’Enfer. Ceux-là ne parlent pas, ne crient plus. Un grand-frère, un fils, une mère, le font pour eux, mais à quoi bon… Et puis à qui parle-t-on ?

Pourtant, parfois, une photo, une vidéo, vient informer les habitants du monde qu’il y a, derrière le bruit des bombes, des êtres humains, comme eux, tout pareil, deux bras, deux jambes, une tête, un cœur… à bout de souffle. Un moment on y a cru, il y a quelques mois. Le petit Aylan, Syrien, est retrouvé sur une plage. L’image est prise, fait le tour du monde. Chacun s’émeut. Quand ils l’ont vu, il n’y avait plus d’air dans ses poumons, seulement de l’eau. Mais dans l’horreur, ce petit homme a hurlé. Pendant deux jours, sans bruit, il a pris la place de ceux qui en font trop. Pendant deux mois, on a entendu son peuple, on les a même aidés, on a voulu les sauver. Si ! Je vous assure que si ! On a essayé !

Puis de nouveau plus rien, le souffle de l’espoir a laissé place au soupir de l’ennui. Même de ça, on se lasse…

Wounded Syrian Kid Omran Daqneesh
– Capture d’écran – ALEP, SYRIE, Omran, 5 ans…

Mi-août, une vidéo prend le même chemin que le cliché d’Aylan. Omran, 5 ans, est porté par un infirmier syrien. Sa maison vient d’être bombardée. Par qui ? Peu importe. On l’assoit sur un siège, il a les yeux dans le vague. Puis l’infirmier repart quelques instants, Omran n’est pas la seule victime. Ne restent que des photographes, un cameraman, qui le mitraillent avec leurs appareils… moins violent qu’une kalachnikov me direz-vous… peut-être. Évidemment, lui, est perdu, la moitié de son visage est en sang… Il se frotte l’œil, regarde sa main écarlate. Il est gêné, il voudrait se nettoyer. Alors, devant les millions de personnes qui vont bientôt regarder ses images, il s’essuie à son siège. Un geste pur, innocent.

À ce moment-là, le blanc rêveur a fondu en larmes, Monsieur Gris s’est fermé, et moi, je n’ai pas bougé. Sous mon masque cependant, une larme a coulé. Une larme de haine, une larme de tristesse, une larme de joie, je ne sais pas… Quelques minutes plus tard, le quotidien a repris ses droits. Le blanc rêveur s’est mis à croire à une prise de conscience, la dernière, la bonne cette fois. Monsieur Gris est parti appeler ses contacts, s’est lancé dans des calculs, pour essayer de comprendre, prévoir la force du souffle, encore présent, d’Omran. Moi enfin, je sais que rien ne changera… ça ne les sauvera pas… comme à chaque fois… D’ailleurs… Ne l’a-t-on pas déjà oublié ?

 

L’homme en noir


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