Peinture du drame français

À l’instar des grands peintres qui ont au fil des siècles couché à l’aquarelle leurs émotions, je me permets, moi, l’homme en noir, de vous offrir les miennes. J’ai décidé de peindre la France.
Je ne peux vous la montrer, mais je peux vous en parler quand même, vous la décrire.
C’est une œuvre qui a grandi, a évolué, en même temps que moi. Au tout début, il y avait de vives couleurs, des explosions claires et joyeuses ! Partout !
Ah que c’était beau ! C’était une France vivante, en harmonie avec tous ceux qui l’entouraient… une toile lumineuse. Le blanc rêveur n’aurait pas fait mieux.
Bien sûr, à cette époque-là, j’étais bien jeune, encore innocent. Vous m’auriez vu… Persuadé que ce pays était le meilleur du monde. Avec des valeurs magnifiques, la devise « Liberté, Égalité, Fraternité », en tête. Elles y étaient, mes couleurs, sur ma grande toile, le bleu, le blanc et le rouge se croisaient avec tant de fierté ! Et puis du jaune, du vert, du rose. Un îlot de paix, de joie, où tout le monde était beau, où tous pouvaient être protégés. C’est ce que semblait dire les textes, les idées, dont j’entendais parler alors, et qui avaient, des siècles plus tôt, édifié cette société.
Evidemment, il a fallu prendre de l’âge, un peu, et sortir de sa bulle. Il est impossible de rendre tout le monde heureux, d’apprécier chacun. Au fur et à mesure que je devenais plus lucide sur ce qui m’entourait, le sourire sur mes lèvres et la lumière dans mes yeux se ternissaient. Mon tableau n’était plus ressemblant, j’étais frustré…C’était trop brillant, trop criard, trop agressif pour ma vue, désormais habituée à la sobriété du quotidien. Alors j’ai changé de palette. J’ai rajouté du bleu plus foncé, je suis passé à du blanc cassé laiteux, à du pourpre… Autour des gris, kaki et autre marron. J’ai limé les bords de ma toile… Après tout, elle n’avait pas besoin d’être aussi gigantesque, cette France, à l’échelle du monde…
De nouveau, il m’avait semblé trouvé l’équilibre. J’avais bien compris que rien n’était parfait, pourtant il y avait des raisons de rester positif. Des taches vives, donnaient au tout une impression de possible retour à mon premier essai ! Je l’ai donc gardée comme ça, en attendant de voir si d’autres modifications allaient devoir être faîtes.

Et puis… Certains sont devenus fous. À ma grande déception, les valeurs de la France, mes taches vives qui offraient à ma peinture ces bribes de bonne humeur, ont été bafouées, humiliées… Beaucoup ont commencé à avoir peur de leurs voisins, se sont protégés derrière des clichés grotesques, ont craché sur ceux qui ne leur ressemblaient pas, ont espéré jusqu’à leur perte ! Une part si noire…
Il y avait toujours eu, sur ma toile, cette portion écœurante que j’avais eu le mauvais goût de placer là-bas, au fond, à l’extrême droite de mon tableau. Je la voyais prendre une toute autre place… Elle grossissait si vite… si forte, si mesquine, dissimulée derrière les tons plus clairs, jaillissant de partout, plongeant mon tableau dans l’ombre…
J’en suis devenu cinglé, dans ma folie, j’ai repris ma toile. En pleurant, en hurlant de rage, j’en ai coupé les bords à la hache. Ma France, extraordinairement grande à mes débuts, n’était plus qu’une carte postale, un livre de poche. Les couleurs vives me brûlaient les yeux, la peau. J’ai pris masque, gants, manteau, pour m’en protéger. J’ai assombri le plus vite possible ce qui restait de ma toile, chaque couche plus sombre que la précédente. Sur ma palette, plus que du noir. J’ai mis du noir pour le racisme, j’ai mis du noir pour les inégalités hommes-femmes, j’ai mis du noir pour l’homophobie, j’ai mis du noir pour l’ignorance, la décadence, la misère, l’indifférence, les propos outranciers et aliénants de tous ces politiques immatures et débiles, qui souhaitent cette abominable France blanche et catholique, du noir pour tous ces bouffons, anonymes, qui chaque jour défoncent à coups de béliers les fondations de ce qui était autrefois un phare, un exemple pour beaucoup, le Pays des Droits de l’Homme… Du noir pour moi, détruit, par ceux avec qui je suis condamné à vivre.

Aujourd’hui, ma toile, dénommée « France », est cachée. On m’a dit que le blanc rêveur l’aurait trouvée, et qu’il y aurait peint du clair, de l’espoir, dans un angle… Et je l’ai laissé faire.

L’homme en noir


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